Entretien au sujet du projet Drei Liebe

Quelle thématique aborde Drei Liebe ?

Drei Liebe est une critique de la société. Une fresque chevaleresque, réadaptation de la chanson des Nibelungen. C’est surtout une continuité, un constant recyclage à la fois des thématiques, mais aussi des symboles qui sont toujours fortement ancrés dans notre quotidien comme le désir, la sexualité, la puissance, la liberté.

Qui est Siegfried aujourd’hui ?

C’est un héros du quotidien. Il est resté là où lon l’a laissé. Un héros grec, les muscles bandés, dévoué à une cause. Un gladiateur barbare imberbe, qui meurt en pauvre héros démystifié. J’ai envie d’aborder ce personnage sous un angle plus décalé. Une jeune actrice et un homme âgé construiront le personnage de Siegfried de sa jeunesse à sa vieillesse. Ce morphing transgenre et temporel nous permet de développer une version plus androgyne et complexe de la simple figure héroïque que peut représenter Siegfried et sa Sehnsucht* .

Le sens de Sehnsucht n’est ni un sen- timent foncièrement négatif ni positif : il représente un objet du désir inacces- sible. C’est une émotion rêvée en rap- port avec une certaine incomplétude ou imperfection. Elle a été décrite comme une soif de vie ou une quête individuelle du bonheur se heurtant à la réalité de souhaits non satisfaits.

Un baiser entre SS, pourquoi cette image ?

L’amour SS est un triangle amoureux, comme le sont les deux autres scènes du film. C’est la mise en scène d’un acte d’amour qui tourne mal, la mort pour le premier, la rédemption pour le second, et la frustration pour le troisième, avec pour décor l’environnement du national socialisme. Il s’agit ici d’évoquer trois contextes dramatiques. Pour Siegfried jeune cela se passe lors du basculement entre la liberté homo-érotique berlinoise des débuts du siècle (insuflée par les romantiques allemands) et le black out total qui a suivi.

Comment as-tu conceptualisé tout cela formellement ?

J’ai fait appel à trois genres du cinéma d’exploitation : Sexplotation, Zombiplotation, Nazieplotation. Trois artistes plasticiens développent la mise en scène d’une bacchanale, d’un rituel vaudou et d’une rencontre amoureuse bucolique. Ces trois caractères m’ont poussé vers la question de la corporalité au sein de la scénographie et de la narration.

Qu’apporte la recherche chorégraphique au projet Drei Liebe ?

Siegfried évolue, change, mais il n’a pas de dialogue in, il est quasi mué. Ce qui m’intéresse c’est ce qui le fait cheminer dans son introspection, l’histoire que nous lui créons et l’empreinte qu’elle a pu exercer sur lui au quotidien. Je désire développer une succession de leitmotiv corporels intimes, propre au personnage, fondée sur le concept de danse-théâtre*. Un petit détail répétitif du quotidien qui se développerait en instant chorégraphique.

La danse-théâtre n’est pas du théâtre dansé ou de la danse jouée. Elle est danse parce qu’elle est musicale, dans le sens où une linéarité et une gestion du temps et des silences qui la com- posent constituent une musique audible ou visible. Elle est théâtre parce qu’ellepermet soit à des personnages d’exister et de s’exprimer, soit à des situations « dramatiques » de se dérouler.

Quel rôle joue la création sonore dans le projet ?

Les Leitmotiv sont un alphabet harmonique légué par Richard Wagner. Ce langage dans ses fondements a été prévu pour une orchestration harmonique classique. Nous retrouverons ces sonorités avec l’orgue, le violoncelle et l’accordéon mais nous allons nous frotter à la création sonore contemporaine et intégrer les cadences effrénées de la Txalaparta (instrument traditionnel basque). C’estdonc accompagné de Richard Wagner que durant les instants de résidences ces artistes expérimenteront l’idéal et les cauchemars sonores de la sensibilité passionnée et mélancolique des personnages.

La txalaparta est jouée par deux musi- ciens en face à face ou côte à côte, qui frappent de manière verticale sur les planches au moyen de bâtons épais et durs. Le jeu s’appuie sur une grande écoute de chaque musicien car tradi- tionnellement c’est un instrument d’im-provisation. Le rythme de base, nommé ttakun, est similaire au galop du cheval ou aux battements de cœur. L’interaction se fait entre les deux joueurs à travers des rôles différents et interchangeables : L’un maintient l’équilibre rythmique tandis que l’autre apporte le déséqui- libre en réponse, engendrant ainsi une sorte de duel. On parle de polyrythmie où les changements de vitesse sont fré- quents.

Comment imagines-tu l’expérience ciné concert ?

Il faut rester simple et construire une base sonore modulable enregistrée et écrite. Et au lieu d’avoir un film unique monté et figé dans le temps sur lequel les musicien jouent inlassablement, je voudrais expérimenter un système inspiré du VJ. Grâce à leur logiciel et au travers d’une console nous stockerons une bibliothèque de séquence monté alternative. Elle permet en live avec l’énergie des musiciens et du public de créer une performance visuelle et sonore modulable et instinctive. Si nous arrivons à développer ce concept, chaque représentation serait unique, modulable tout en ouvrant les portes des réappropriations collaboratives avec des orchestres, musiciens et ensemble.

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Apparently we had reached a great height in the atmosphere, for the sky was a dead black, and the stars had ceased.

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